Monette, marchande de bonheur
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Monette ouvre la porte de la boutique. Une odeur de terre humide et de fleurs fraîches lui monte au visage. Elle aime ce moment : le début du jour, quand tout est encore possible, quand les couleurs semblent plus vives, quand Nantes, malgré ses cicatrices, respire comme une ville neuve. Elle chasse vite les souvenirs des sirènes et de l'époque des bombardements. Une vie nouvelle a commencé. Sa vie. Leur Vie. Sa mère, Juliette, la mère Terrien, leur avait trouvé cette affaire à reprendre « Veuve Guillon fils, fleurs coupées, plants et graines toutes variétés » L'idéal pour Pierrot, qui avait tellement le cœur gros de quitter son La Varenne.
Elle arrange quelques œillets de poète dans un vase. Ses doigts vont vite, avec cette précision légère qu’elle possède, elle sait faire beau sans y penser. Elle se dit :
« Je suis marchande de bonheur. Même si ça ne rapporte pas encore, ça viendra. »
Elle y croit. Pierrot travaille dur. Elle travaille dur. Et la ville renaît. Les gens ont besoin de fleurs, de couleurs, de douceur. Mais avec la fin de la guerre, le souvenir des rationnements, c'est vrai chacun limite les achats superflus, les fleurs sont encore un luxe. Fêtes, mariages, enterrements dit la carte du magasin.
Patrick arrive en courant, les cheveux en bataille, les joues rouges, encore en pyjamas. Il se jette dans ses bras. Elle rit, elle le couvre de baisers, elle le remet debout, elle le gronde gentiment. Lucienne, la bonne, veut lui donner son petit-déjeuner, pas question.
« Lucienne, il faudrait plutôt donner un coup de balai dans le magasin, et arranger les plants sur le trottoir il est déjà tard »
Une bonne ! Quelle idée. Ils avaient tous grand peur que cette « pauvre Monette » ne sache pas tenir son ménage. Un mari, un enfant, un autre en route, et une boutique à tenir, jamais elle n'y arriverait, c'est ce qu'ils pensaient tous. Sa mère l'avait toujours prise pour une incapable, c'est elle qui avait lancer cette idée d'une bonne pour aider au magasin et à la cuisine. Hélène, la sœur de Pierrot avait ajouté son grain de sel. C'est sûr, à côté d'Hélène, Monette ne se sentait pas à la hauteur. Balayer, lessiver, décrotter les couches, la barbe !
Elle est une maman poule, et elle le sait. Elle aime ce rôle. Elle aime son petit garçon qui l’appelle « maman » avec une voix encore un peu floue, qui s’accroche à sa robe, qui veut tout voir, tout toucher, tout comprendre. Quelques jours plus tôt il avait pris un beau melon pour un ballon ! Le fou-rire ! Les yeux furibonds de Pierrot !
Elle pense :
« Celui-là, je l’ai eu dans la douleur. Le prochain sera plus facile. »
Elle pose une main sur son ventre. Le bébé bouge. Un frémissement, une promesse. C'est pour le mois de Mai.
Lucienne n'était pas une mauvaise fille, mais une bonne de même pas 20 ans chez un jeune ménage, tout ça avait l'art de l'agacer. Et à tous les coups Pierrot lui prêchait la patience, la compréhension. Il avait peur de fâcher Lucienne, si elle allait partir ? Peur de fâcher sa sœur, et sa belle-mère ! Et elle alors ? Ils n'allaient pas tous lui gâcher ses belles années de jeune mariée quand même.
Elle regarde par la fenêtre. Pierrot est dans le jardin, penché sur ses fleurs ou ses semis. Il travaille comme si la terre était son royaume. Elle l’aime pour ça : sa façon de se taire, de faire, de tenir.
Elle se dit qu’il est sérieux, fiable, solide. Un homme comme on en fait peu. Un peu trop taiseux à son goût, elle arrivait quand même à lui arracher un je t'aime, de temps en temps, mais il n'aimait pas afficher ses sentiments. Un homme qui n’a pas eu de père, qui apprend à en être un. Un homme qui parfois se laisse déborder, qui parfois s’emporte, qui parfois fait peur à Patrick sans le vouloir.
Elle sait le calmer. Elle sait lui parler. Elle sait qu’il deviendra un bon père.
Elle sait aussi qu’il a peur d’une grande famille. Elle lui a promis d'être raisonnable. Elle sourit en y pensant.
« Qui vivra verra. »
La boutique n’est pas rentable. Pas encore. Les clientes viennent, regardent, achètent parfois un bouquet, parfois rien. Mais elle ne se décourage pas. Les plants et les graines marchent mieux.
Elle se dit :
« Après la guerre, les gens veulent du beau. Ils veulent du neuf. Ils veulent des fleurs. »
Parfois elle regrette son emploi de bureau d'avant guerre, les assurances sociales c'était un travail qui lui convenait bien. Mais elle s'arrête aussitôt, pas de regret, pas de retour en arrière, elle voulait être libre, vivre sa vie, alors pas de regards vers le passé. « Quand on n'a pas ce qu'on aime, il faut aimer ce qu'on a ! »
Elle est persuadée que leur place est là, dans cette ville qui se reconstruit, dans ce quartier où les enfants jouent dans les rues, où les tramways grincent, où les femmes parlent fort, où les hommes bricolent. Nantes, c'était sa ville ! Une promenade rue Crébillon, sous une petite pluie nantaise avec Hélène ou Toto, ou Marie-Josèphe, c'était ses belles échappées.
Elle se dit que Pierrot et elle sont de ceux qui rebâtissent. Et ça lui donne de la force.
Elle pense à sa mère. Rue Beau Soleil. L’agence. Les visites régulières. Les conversations prudentes.
Les relations se sont apaisées. Un peu. Mais elle sent bien que sa mère n’a jamais accepté Pierrot. Elle l’appelle parfois Auguste-Pierre, avec ce ton ambigu, mi-ironique, mi-prétentieux, comme si elle rêvait d’un gendre plus « présentable ». Heureusement Pierrot a son permis de conduire maintenant, et sa belle-mère se laisse conduire. Elle doit le prendre pour un chauffeur de maître. Il s'en fiche, il adore conduire, même dans Nantes.
Monette hausse les épaules. Elle s’est battue pour Pierrot. Elle l’a choisi. Elle ne regrette rien. Pas une seconde. Pas un souffle. Mais la vie de réfugiée à La Varenne ne lui manque pas, une épreuve, mais après tout sans la guerre, elle n'aurait jamais connu son Pierrot !
Heureusement, il y a Hélène. Généreuse, pas toujours douce, mais simple et directe. Elle l’aime bien. Elle sait qu’elle peut compter sur elle.
Mais parfois, elle se sent dépossédée. Comme si Hélène prenait trop de place auprès de Pierrot. Comme si elle devenait une sorte de belle-mère de substitution.
Un comble, pour elle qui n’a ni beau-père ni belle-mère.
Elle sourit en y pensant. La vie est pleine d’ironie. Quand même, le coup de la tête de veau lui était resté sur l'estomac. Ils étaient complices et ça l’agaçait. Pendant la guerre, deux ans déjà, à La Varenne, ils avaient cherché à la dégoûter d'une chose qu'elle adorait : une superbe tête de veau de chez Jeannette la bouchère, qu'Hélène leur avait préparée. « beurk, regarde il a de la morve au nez … et cette langue Dieu sait ce qu'elle a léché .. » Ils avaient gagné, de rage elle avait pris son vélo et s'était enfuie dans les rues de La Varenne. Ils étaient tout penauds à son retour. Bien fait.
Elle arrange un bouquet. Elle chante un peu. Elle pense à l’avenir… mais pas trop.
Elle n’est pas une femme qui se projette loin. Elle dit souvent :
« À chaque jour suffit sa peine. » « on verra demain »
Elle pense au bébé qui arrive. Elle pense à Patrick. Elle pense à Pierrot. Elle pense à la boutique. Elle pense à la santé de son mari.
Une inquiétude, oui. Pierrot se donne trop. Les fleurs, les légumes, les plants… C’est beaucoup de travail. Trop de travail.
Elle se dit qu’il faudra veiller sur lui. Qu’il faudra le protéger. Qu’il faudra l’aimer encore plus fort.
Elle pose le bouquet sur le comptoir. Elle regarde son ventre. Elle regarde Patrick. Elle regarde Pierrot dans le jardin.
Elle se dit :
« Le bonheur. Seulement le bonheur. Et pour le reste… on verra bien. »
Elle sourit. Et le 73 rue du Général Buat s’emplit de lumière.
Lucienne la bonne a fini son coup de balai.