Histoire familiale - généalogie
L’été 1964, j’avais seize ans. Un âge où l’on croit que « pour moi la vie va commencer », mais où rien ne commence vraiment — sauf peut être les rêves. Comme mes frères et sœurs, je bossais tout l’été avec les parents, dans le café-restaurant familial, qui arborait fièrement son panonceau « les Routiers » Patrick, l'ainé n’était pas là : première année à l’armée. Ça faisait un vide dans la brigade. Et un prétexte pour que le père Pauvert, goguenard, nous lance en septembre : « Quelles belles vacances vous avez eues ! » Humour maison.
Ma routine était réglée comme une pendule. Papa venait me réveiller vers sept heures, sans douceur excessive : « Pas encore de poils sous les bras ! » Une manière comme une autre de dire bonjour.
Petit déjeuner dans la salle à manger : une tartine de pâté trempée dans du lait froid. Pas tous les jours, mais assez souvent pour que ça devienne un souvenir. Puis balayage de la terrasse, de la salle du café. « Doucement avec les chaises ! » Les conseils fusaient à distance, comme des balles traçantes mais version familiale. A cette époque là, mon père travaillait moins dur qu'au début du restaurant, et la main d’œuvre familiale commençait à assurer bien des tâches. Mais tout en lisant son journal, il n'hésitait pas à diriger la manœuvre.
Les clients arrivaient, les habitués, les fournisseurs aussi. Minier, l’épicier, était imbattable pour me donner des conseils sur la serpillière. Je préférais quand il ne disait rien.
Puis arrivait Badinette avec le journal, et Pilote, ou « Pi pi lo lote ». Il fallait faire vite : apporter le journal sans le déplier et ne surtout pas lire une page entre la salle du café et la table du petit-déjeuner paternel. Sinon : l’engueulade. Rituel sacré.
Ensuite, remplissage du frigo du bar, quelques commissions à vélo — ou plutôt en mob bleue, celle dont j’avais héritée après le départ de mon grand frère. Mon vélo Georges Bautru avait de belles sacoches, mais j’avais gravi un échelon, la mob. Un nouveau style.
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L’été avançait, radieux, deux mois de soleil. Les pointes de vacanciers arrivaient début juillet et début août. Parfois plus de cent couverts alignés sur l’ardoise Pepsi Cola accrochée au mur de la cuisine. Et tout ça sans notre chef de brigade. On tenait la cadence. On était jeunes. Maman au fourneau, papa aux entrées, Marie-Pierre au service, et je faisais la plonge. Plongeur chez le commandant Cuistot, cet à peu près me valut de réels succès. C'était ma façon de payer un peu le pensionnat qu'on m'assurait.
Je crois que cet été là a été profitable pour les finances familiales. On ne parlait pas d’argent, mais on voyait bien que ça roulait.
L’après midi, j’étais libre. Je passais des heures à vélo, à travers les routes de campagne, le vent dans les cheveux, la mob bleue en embuscade pour les jours de flemme. Et puis, grand benêt que j’étais, je fabriquais des guitares avec des boîtes de fromage et des élastiques. J’avais vu un téléfilm sur Vincent Scotto — qui avait composé pour ma marraine Turcy — où il fabriquait sa guitare en cachette de son père menuisier. Ça m’avait marqué. Je voulais faire pareil.
Un jour, mon père a décidé que je pourrais avoir un vrai instrument. Wow. Un vrai. Offert par Marie Pierre, avec ses pourboires. Faut pas rêver non plus : pas par mon père.
Expédition à Cholet, chez Bonnin Musique, près de la place Travot. 18 000 francs. 180 nouveaux francs. 30 euros d’aujourd’hui. Une somme.
Merci Mimie.
Papa, lui, a juste dit : « Pourquoi vous avez pas pris celle à 15 000 ? »
La semaine qui a suivi fut un cauchemar. « jacques-andré, va chercher ta guitare ! » Il fallait que j’épate Jean Colineau, le poissonnier qui venait livrer les commandes. Je ne savais pas jouer. Je ne savais rien. Mais j’avais une guitare. « Joue-nous à présent tu peux t'en aller » Depuis j'ai du mal avec Sylvie Vartan.
Qui aurait dit que ce cadeau allait changer ma vie ? Soixante ans plus tard, je suis toujours accro.
Je l’emportais au pensionnat. Ça épatait les copains, les profs voyaient ça d'un bon œil. Ça meublait les récrés. Grâce à elle, j’ai rencontré des tas de gens : concerts, animations, chanteurs, chanteuses, chorales… Et même une chaîne YouTube avec Marie-Cécile. Et un passage au festival de Cannes, si, si ! je te raconterai.
Merci papa. Et surtout merci, petite sœur.
L’année suivante, tu m’as offert un transistor. À nous les yéyés ! Salut les copains. Les Chaussettes Noires. Sylvie Vartan (ça allait mieux). Johnny, Enrico Macias. Puis Brassens, Maxime Le Forestier. Le monde s’ouvrait. Et moi, avec ma guitare, je croyais que tout était possible.