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Histoire familiale - généalogie

Mon père au jardin

 

Toute la famille devant le jardin, juste derrière, les poiriers, au fond les rames pour les haricots.

« Qui n'a pas vu mon père retourner une plate-bande n'a rien vu » Oui je sais, c'est exagéré ! Mais j'aime beaucoup la Mule du Pape d'Alphonse Daudet, « qui n'a pas vu Avignon au temps des papes n'a rien vu ! » Et de Pampérigouste on en vit la fumée !

Bon, d'abord il crachait dans chacune de ses mains, pour prévenir les ampoules je crois, et le travail était lancé. Un outil pas trop large, au manche bien lisse, tout le poids du corps pour enfoncer la bêche dans la terre de la plate bande, ensuite appui du bras porteur, sur le genou, avant de lever la charge, mouvement de rotation pour jeter la terre dans le petit sillon préparé, et quelques coups pour bien mettre au niveau de l'ensemble. Pas question de se ruiner le dos, il connaissait les bons gestes appris depuis l'âge de douze ans aux jardins du château dans son La Varenne natal. Il ne travaillait pas plus vite que nécessaire, mais donnait une impression de force et de quelqu'un qui connaît son affaire.

 

Finalement mon père était un homme de la terre, égaré dans un travail qui ne lui ressemblait pas. Je ne me souviens pas l'avoir vu servir ses clients au café, encore moins au restaurant, et j'imagine mal mon père faire visiter des appartements aux clients de l'agence immobilière de sa belle-mère. Et pourtant. Mais une pelle ou une bêche dans les mains il était à son affaire. Je me souviens du travail accompli, le niveau bien égal de la terre retournée d'un bout à l'autre du carré ou de la plate-bande. Du beau travail.

Papa accroupi au jardin, communion de Noëlle.

Je crois qu'il utilisait une pelle, pas très large, ou peut-être la fourche à quatre doigts. Attention, quand il donnait l'ordre d'aller chercher un outil il ne fallait pas revenir avec la fourche à neuf doigts si c'était l'autre qu'il voulait ! Il y avait les pelles, les fourches, le paroir, le plantoir, le sécateur, le cordeau. Il savait tailler et soigner les poiriers en professionnel, ramer les pois et tuteurer les tomates. Être requis pour l'aider à attacher les pieds de tomates était un travail plutôt tranquille. Il attrapait un paquet de raphia qu'il nous confiait et pendant un temps infini on était à ses côtés sans échanger un mot, mon frère Alain me l'a rappelé, à le regarder fignoler son travail, et à passer les brins de raphia quand il tendait la main.

 

Les tomates donnaient parfois des récoltes énormes, de ces bonnes tomates d'autrefois -passons- si bien qu'à la fin de l'été il y avait le cérémonial de la sauce tomate ! Des dizaines de bouteilles de limonades trouvaient une vocation nouvelle, et chacune avec quelques gouttes d'huile pour finir et surtout un sachet d'acide salicylique (merci au correcteur automatique) pour la conservation. Il y avait l'ail, les oignons, les échalotes, et gare à ne pas confondre quand au moment de midi on était chargé en urgence de rapporter l'un ou l'autre. Les grosses échalotes allongées, violettes, qu'il appelait les couilles-de-pape ! Il y avait la grosse blonde paresseuse, (une laitue),les radis ronds roses à bouts blancs, les carottes, le monstrueux de Carentan, (un poireau) les poires, guyot ou williams, et le prunier qui certaines années nous valaient les confitures de maman pour tout l'hiver au goûter ou au petit-déjeuner en guise de beurre. Prunier dont j'avais attaqué le pied avec une hache trouvée par là … incroyable comme on est créatif à huit ans. J'étais trappeur ou castor je ne sais plus, mais la sainte colère de notre père a tué dans l’œuf ma carrière de David Crocket.

 

Le courage ne lui manquait pas, quand il passait des après-midis entiers à brouetter le fumier ou à transporter l'eau, un arrosoir plein au bout de chaque bras, entre l'évier de la cuisine et le fond du jardin. Laissant deux traces humides tout au long de son chemin, ce qui nous amusait. Plus tard il y a eu le tuyau d'arrosage « regarde, les plantes qui se balancent, elles nous disent merci, elles avaient soif » Mais les moments de poésie pure étaient rarissimes, pour son jardin il était intraitable. Éclaircir un semis de carottes était ma terreur, ou désherber une allée ! Mon père jardinier parfait, n'avait pas l'art de transmettre son savoir-faire. Une pelle énorme et une allée qui me paraissait longue comme les champs Élysées, et il fallait désherber ! Pour un enfant de moins de dix ans, c'était insurmontable ! (pour un octogénaire aussi, soyons francs).

Patrick au jardin, il y a encore des mauvaises herbes !

Et puis il y avait les châssis ! Une bonne dizaine de châssis rapatriés de Nantes, du jardin rue du Général Buat sans doute. La prunelle de ses yeux, il tenait à ses châssis plus que certains aux vitraux de Notre Dame. Je l'ai vu entrer dans de grosses colères quand un ballon malheureux sacrifiait un pan de verre. Il pouvait manier les dits châssis avec beaucoup de savoir faire, j'admirais la façon dont en fonction du temps, de la pluie, du soleil, il entrebâillait un châssis sur deux dans un sens et le suivant dans l'autre, calés avec de petits morceaux de tuiles. Du grand art je vous dis.

 

Maman au jardin ? Ne rêvons pas, je ne l'ai jamais vue l'aider dans ce domaine, comme j'ai vu ma belle-maman aider son mari,au moins à la cueillette. Papé, encore un jardinier génial ! Toute une génération. Maman se contentait de préparer tous les légumes du jardin, qu'à l'époque je n'aimais pas du tout, mais contrairement au désherbage, le goût des légumes frais m'est venu avec le temps. Notre père avait été habitué avec sa mère puis avec sa sœur à des ménagères, cuisinières accomplies, et il attendait sans doute aussi bien de sa bohème de femme ! J'ai souvenir d'une petite limace sur une feuille de salade dans mon assiette, qui me valut un coup de pied de ma mère, sous la table, parlons d'autre chose ! Et la mâche, si difficile à préparer et véritable torture s'il reste des grains de sable parmi les feuilles : « tu l'as pas lavée ? Tu l'as pas lavée ! Dis-moi pas que tu l'as lavée!!! »

 

En 1946, la famille avait été recensée à Nantes avec mon père et ma mère professions fleuristes. Je n'en ai jamais entendu parler à la maison, sauf une fois, au détour d'une phrase, Maman :  « les œillets de poète ! Je faisais de jolis bouquets avec les œillets de poète » Pas un mot sur leur histoire passée, jamais, et de notre côté, nous les enfants n'étions pas très curieux. Comme je le regrette aujourd'hui. Heureusement notre tante Hélène était plus bavarde sur leur jeunesse à tous. Bons ou mauvais souvenirs.

 

Au fil des années notre père a délaissé le jardin au profit du restaurant qui demandait beaucoup de temps et de travail. Mais avant ça il a largement fait appel à la main d'œuvre locale, c'est à dire ses enfants en âge d'assurer certains travaux et ainsi le soulager.  J'ai dû désherber, éclaircir ou ramasser, mais mon frère ainé Patrick a eu le privilège de se retrouver à la brouette, il en garde un souvenir cuisant !  Notre père faisait désormais faucher les herbes qui envahissaient les plates-bandes par Négus, un client, je me souviens, mais plutôt par charité, ou va savoir, peut être pour éponger une ardoise !

 

Les fleurs. Pour un ancien fleuriste notre père n'accordait pas beaucoup de place aux fleurs dans son jardin, pas de luxe, des légumes pour nourrir la smala ! Pourtant j'ai le souvenir d'une certaine année avec un joli parterre d’œillets d'Inde et de bégonias autour du puits, et un gros buisson de volubilis qui avait envahi ce qui restait d'un vieux poulailler. Non, les moments les plus intenses pour les fleurs, c'était la préparation des demi-barriques -petites barriques sciées en deux-destinées à recevoir les géraniums de la terrasse du café. Barriques peintes en rouge vermillon, assorties aux géraniums qu'il s'entendait à bien faire pousser et fleurir. Un peu flashy ? Trop voyant ? Que non ... il fallait attirer l’œil du touriste ou du passant. Tout un art je vous dis.

Papa et ses géraniums

 

 

 

 

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