Histoire familiale - généalogie
Notre prison est un royaume
La Smala fait mine de rien avant l'attaque
Une prison, comme tu y vas ! Et un royaume ! Rien que ça !
Non, en fait j'avais ce titre en tête, un roman de Gilbert Cesbron que j'ai lu en quatrième au collège je crois. J'avais adoré ces lycéens et leurs aventures dans le dédale des coins interdits de leur école. Mon frère Patrick avait flingué le bouquin en déclarant qu'il ne supportait pas ces ados qui se prenaient pour des adultes. Pas faux.
Notre prison, c'était tous les jours. Nos parents travaillaient tôt dès le matin, le café, le restaurant, les clients, les fournisseurs, la matinée était très occupée. Pour leur faciliter la tâche, nous les enfants étions cordialement invités à rester non pas au lit, mais dans notre chambre ! Ce qui voulait dire soyez sages. Mais avec quatre ou cinq garnements, de trois à dix ans, pleins de vie, d'énergie, et certains d'entre eux à l'imagination débordante, les choses parfois devenaient compliquées.
C'était notre prison, petite chambre, deux lits pour cinq, oui, on se serrait dans le même lit souvent. Deux armoires remplies de trésors à explorer et un petit placard, qui curieusement contenait des bouteilles de médicaments aux couleurs bizarres. Il ne fallait pas y toucher et on n'y touchait pas. Heureuse époque. Mais que faire dans dix mètres carrés pendant ce qui nous semblait des siècles, une attente interminable jusqu'à la permission libératrice criée du bas de l'escalier « vous pouvez descendre » et c'était le petit-déjeuner. !Pour patienter, on envoyait Mimie en éclaireuse. Elle descendait trois marches, lançait un « on peut se lever ? » héroïque, et remontait dare-dare avant la sentence. On la renvoyait cinq ou six fois. Elle revenait toujours. Une résistante.
Mais notre prison, devenait vite un royaume, un royaume des jeux où les grands entraînaient les plus petits. Le lit devenait la tente des bédouins, avec un drap noué autour de la tête du cheik. J'ai oublié qui faisait le chameau. Où le tipi de Sitting bull, tous assis en tailleur. On tentait parfois une évasion simulée par la fenêtre en faisant glisser un drap presque jusqu'au sol. Mais un jour le drap nous échappa et tomba sur la terrasse du café au grand étonnement des clients qui consommaient ou prenaient un petit déjeuner ! L'Hôtel de la Gare a dû perdre au moins une étoile cette année-là. Et la foudre parentale de s'abattre sur les coupables dont l'évasion venaient d'échouer lamentablement.
L'une des armoires contenait une mappemonde, un globe terrestre en plâtre de belle taille, lourd comme une enclume, et qui finissait toujours par tomber sur le plancher de la chambre avec un fracas qui devait faire trembler la salle du café juste en dessous. Aussitôt toute la troupe se ruait aux abris, les draps remontés jusqu'au museau. Une semonce paternelle se faisait entendre du bas de l'escalier, des coups de manche à balai sur les marches du bas. Ouf, c'est bon pour cette fois.
Il y avait bien sûr nos grands classiques, « le saut de la mort » un « t'es pas cap » qui avait dégénéré sans doute. Une petite cheminée inutilisée se trouvait dans notre chambre, le défi était d'y grimper, et de sauter pour retomber sur le lit le plus proche avec le fracas qu'on imagine, sommier malmené, cris, applaudissements. Adrénaline garantie.
La promenade en voiture imaginaire, deux devant, deux derrière, on claquait le drap en guise de portière, et en voiture Simone. Le plus drôle était qu'on en venait à se disputer un volant qui n'existait pas. Gare aux têtes qui dépassent les gosses ! Papa fait une marche arrière.
Le décollage supersonique avait du succès aussi, dans lequel l’aîné – je dénonce pas, je relate- couché sur le dos, jambes en l'air envoyait un des plus jeunes, victime consentante mais méfiante, dans les airs avec réception stylé sur le sommier. Ou même une fois la tête dans le mur comme cela m'est arrivé un jour d'enthousiasme du lanceur. Là encore , tous aux abris.
La deuxième armoire, que nos parents appelaient l'armoire anglaise, de conception plus précaire avouons le, faisait une cachette de première. Elle céda un jour avec fracas alors que mon frère aîné était recroquevillé à l'intérieur, empêtré dans les étagères, la porte disloquée et toute l'armoire écroulée. Personne n'eut envie de rire, c'était la panique. Pas question de rafistoler une armoire même anglaise, surtout anglaise, d'autant que le pas pesant et le courroux paternel s'annonçaient dans les escaliers. Notre père avait de grosses colères, débordé par son travail, excédé par cette trâlée de gamins qui lui compliquait la tâche, il lui est arrivé plus d'une fois de sortir la ceinture de cuir et faire rougir quelques cuisses alignées dans le lit des coupables. Avec le côté boucle métallique raconterons nous plus tard, déjà dans les souvenirs, pour dédramatiser les scènes cocasses de nos souvenirs d'enfance. Il n'empêche, le bruit des pas lourds, la colère paternelle, l'approche du châtiment imminent, mérité, si peu, sont encore gravés dans ma mémoire comme une angoisse d'enfant, peur primitive incontrôlable.
Ces aventures rocambolesques de la fratrie de nos premières années étaient souvent moins dramatiques, et au fil du temps les plus grands furent appelés à se lever tôt pour aider au travail. Restent les souvenirs, embellis, dédramatisés. Finis les concours de fesses rouges. Mais si ! On choisissait un volontaire forcé et on lui appliquait force claques sur le postérieur à travers le pyjama. Puis au suivant. Ensuite, un rapide coup d’œil et on déclarait le vainqueur : celui dont les fesses étaient les plus rouges. Quelles rigolades. Même la Comtesse de Ségur n'avait jamais osé.
La scène de l'armoire figure aussi dans https://la-cuisine-de-patrick.over-blog.com/ ... mais j'ai peur qu'il se soit donné le beau rôle !
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Très sages avec les cousines !