Histoire familiale - généalogie
Mon plus vieux souvenir ? On croit toujours qu’il va surgir avec la netteté d’une photo bien cadrée. En réalité, il arrive comme une vieille bobine de cinéma : un peu tremblée, un peu dorée, mais avec une lumière qui ne trompe pas. Oui, mais finalement la scène est encore très nette, les émotions aussi.
C’est une matinée de 1951 , lumineuse comme un dimanche de Pâques, et moi, presque trois ans, j’avance vers mon destin… en poussette. Maman aux commandes, le regard droit, la foulée sûre : une conductrice de rallye, mais en version bibi et manteau de sortie.
Nous descendons la route de Cholet, celle que je parcourrai plus tard des milliers de fois — à pied, en courant, selon l’humeur et l’âge. C'était le chemin de l'école. Ce matin-là, pourtant, quelque chose cloche. Il fait beau, je suis avec maman, tout devrait aller bien… mais une petite boule d’angoisse me trotte dans le ventre. Les enfants ont un radar pour les choses qui ne sentent pas bon. Et ce matin, ça sent le piège.
Papa est resté au café, à guetter les rares clients de l’époque. Il n’aime pas quand maman s’en va. Moi non plus, d’ailleurs. Patrick, mon grand frère, est déjà à l’école du Sacré-Cœur, ou peut-être chez mademoiselle Agnès, la terreur des encriers. Mimie, ma petite sœur, est gardée par papa. Bref, tout le monde est casé. Sauf moi. Et ça, c’est louche.
Nous approchons de la place de la Lune, le centre de notre bourg, Maman traverse en biais, comme si elle avait décidé que les voitures n’existaient pas. Il est vrai qu'en 1951, elles étaient rares : une traction avant, une juva 4, peut être, quelques vélos. Mortagne, c’était tranquille. L’arrivée des « Nantais du café de la gare » dans l'hôtel du père Vaillant, n’avait ému personne, sauf Alice Maillet, tenancière de l’estaminet voisin, qui avait flairé la concurrence comme un chien de chasse. Déjà.
Nous passons devant le tabac des demoiselles Barbeau, le coiffeur Guimbretière, la pâtisserie Rinteau où ma tante Hélène nous offrira plus tard des sucettes Pierrot-Gourmand, quand elle descendra le lundi matin prendre son car Brivin, pour rejoindre La Varenne. Moi, toujours caramel, la sucette, Tante Hélène avait l'art des petits bonheurs pour ses neveux.
Et puis, soudain, il est là. Le bâtiment, le dispensaire. Immense. Avec plus de fenêtres qu’un château de la Loire. Une allée cabossée où ma poussette saute comme un cabri. Je sens que ça va mal finir.
Maman me rassure à coups de « mon poussin » et « mon chéri ». Ce qui, évidemment, augmente mon inquiétude. Quand les adultes deviennent trop gentils, c’est qu’ils préparent un mauvais coup.
Salle d’attente. Une bonne sœur en cornette. Je ne comprends rien, mais je n’aime pas ça. Je n’ai mal nulle part. Je ne tousse même plus. Pourquoi suis-je là ?
Un vieux monsieur en blouse blanche arrive. Il me tâte, me palpe, écoute mon cœur avec un tuyau glacé. Je suis pétrifié.
« Il faut passer une radio, madame. C’est plus sûr. »
Plus sûr pour qui ? Certainement pas pour moi.
La pièce est sombre, la machine monstrueuse. On dirait un engin inventé par Jules Verne un jour de mauvaise humeur. Je tremble. Maman dit que ça ne fait pas mal. Je la crois à moitié.
Le verdict tombe : « Il n’a rien, madame. Pas une ombre au poumon. Par contre, son cœur bat à deux mille ! Il a la pétoche ! »
Voilà mon premier diagnostic médical. La pétoche. La frousse. La trouille. Les miquettes. Une carrière prometteuse.
« Faites-lui faire pipi, et on fera le vaccin ensuite. »
Et me voilà, zizi à l’air derrière le dispensaire, maman tenant un flacon d'une main et moi de l'autre, comme si elle attendait un miracle. Un vieil abreuvoir en granit, des vaches qui nous regardent avec compassion — ou moquerie, difficile à dire. Je fais semblant de tenter, sans conviction. Rien. Pas une goutte. Maîtrise optimale.
Résultat : pas de pipi, pas de vaccin. J’ai échappé à l’aiguille. Futé, le petit.
Ce n’était pourtant pas une visite anodine. Une primo-infection, une tuberculose atténuée, un passé lourd : papa avait failli y rester deux ans plus tôt, et ma petite sœur Danielle mon aînée, n’avait pas survécu. Moi, j’étais un rescapé. Un petit miraculé en poussette. On n'en parlait pas à la maison, trop de chagrin refoulé. Mais grâce à ce mal mystérieux, j'échappais chaque année à la « cuti-réaction » qui effrayait tous mes copains de classe, dès les premières odeurs d'éther. L'obligation vaccinale ne fut instaurée qu'en 1950. J'ignorais d'où m'était venu l'infection, « dans le train » me répondit un jour maman hâtivement, comme elle le faisait toujours pour mentir. Je n'ai compris que beaucoup plus tard.
Toute une histoire. Une histoire qui allait bousculer toute notre vie. Et qui, aujourd’hui encore, continue de battre quelque part dans ma mémoire — un peu comme ce cœur à « deux mille » qui refusait obstinément de se laisser vacciner. Je déteste les aiguilles.