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Histoire familiale - généalogie

LA VIE DE JULIETTE, LA VARENNE, ET LES PAUVERT

LA VIE DE JULIETTE, LA VARENNE, ET LES PAUVERT
La Petite rue du Marais comme elle devait apparaître à la naissance de Juliette Terrien, un débit de boisson au numéro  12

Dans la petite rue du Marais, aujourd'hui rue Kervégan, à Nantes, là où les pavés sentent la marée et où les cafés ont des portes qui grincent comme des vieux marins, naquit un jour de 1898, une petite fille nommée Juliette Terrien. Elle grandit entre les verres qui tintent, les voix qui montent, et les histoires de bateaux qui n’arrivaient jamais à l’heure. On dit que les enfants du port apprennent tôt à reconnaître les hommes fiables : ce sont ceux qui reviennent. Les autres, eh bien… ils font partie du décor.

Juliette, comme elle pouvait apparaître peut être vers1910


 

Juliette, elle, avait déjà l’œil qui file plus loin que les quais. Une petite flamme dans le regard, celle des filles qui savent que leur vie ne tiendra pas dans un café de quartier. Alors, un jour, elle a quitté la Petite rue du Marais comme on quitte un nid trop étroit : sans se retourner, mais en emportant tout le courage du monde, un peu d'école, des cours de danse dans le quartier et une ambition de croquer la vie. Gare à ceux et celles qui encombreraient son chemin.

La scène l’attendait. La troupe Turcy-Garnier, très renommée à l'époque, ses lumières, ses camions, ses pensions, ses artistes qui vivaient plus de rêves que de pain. Juliette y dansait comme si elle avait toujours su que ses pieds étaient faits pour autre chose que les planches du café familial. Et puis il y eut Garnier, fantaisiste, chanteur, charmeur, un homme qui savait parler aux femmes comme on parle aux étoiles : avec l’assurance qu’elles finiront par descendre. Mais une étoile qui descend peut aussi briser le rêve et mettre fin aux ambitions.

Juliette, telle peut être que put la voir André Garnier vers 1924

En 1924, à Lyon, au hasard des pérégrinations de la troupe, Juliette accoucha d’une petite fille — notre mère. Marguerite Simone Rouquette. Garnier, fantaisiste et chanteur dans la troupe, André Rouquette de son vrai nom, la reconnut à l'état civil, geste rare dans ce monde où les hommes disparaissent plus vite que les affiches de spectacle. Mais Juliette, elle, dut quitter la troupe. Une danseuse avec un bébé, c’était comme une chanson sans refrain : ça ne tenait pas longtemps. Il faut savoir que Garnier était lui-même fils naturel d'une certaine Julie Rouquette, artiste elle aussi, et ne connut jamais son père. Nous y reviendrons.

Les années qui suivirent furent silencieuses. On ne sait pas tout, mais on devine : des chambres modestes, des travaux de fortune, des départs, des retours au café des parents sans doute, et cette petite fille qu’elle élevait seule, avec la force des femmes qui n’ont pas le choix. Juliette ne dansait plus, mais elle avançait. Et parfois, avancer suffit.

Puis, un jour, elle réapparait à Sorède, dans les Pyrénées Orientales, avec sa fille Marguerite, notre mère. Là, elle devint… comptable pour une scierie. Oui, comptable. Comme quoi, la vie a parfois plus d’imagination que les romanciers. Elle dirigeait les hommes, les machines, les troncs, et les regards étonnés. Elle épousa Paul Pubill, chauffeur routier, en 1940, un méridional solide comme un chêne, et donna naissance à Philippe en 1941. Une nouvelle vie, une nouvelle famille, une nouvelle Juliette. Juliette qui pour l'état civil était en fait Clémence. Oui, la famille est un peu compliquée !


 

 

Un atelier de travail du bois à Sorède, vers 1940


 

Mais la guerre, elle, ne danse pas. Elle bouscule. Elle réquisitionne. Elle pousse les femmes à reprendre la route. Et les Pyrénées orientales, bien qu'éloignées des conflits en théorie, se trouvaient au point de passage des guérilleros impliqués dans la guerre d'Espagne contre Franco et le fascisme. Aller, puis retour. Simone chantonnera plus tard à nous ses enfants « Donde està el corazon ? En la cocina panda ! » Je ne garantis pas la qualité de l'espagnol de la chanson, mais c'est un témoignage du contact avec les réfugiés fuyant la guerre vers la France.

En 1942 ou 1943, Juliette décida de revenir à Nantes. A cause de l'agitation en terres Catalanes ? Pour des raisons professionnelles ? Mais se rapprocher de Nantes en plein conflit peut surprendre.

Retour aux sources, retour à la ville, retour à la petite flamme du commerce. Elle ouvrit une agence immobilière, au 1, rue Beausoleil, juste à côté de la rue de Strasbourg. Et à quelques minutes à pied du café paternel de sa naissance. Une femme qui avait dirigé une scierie pouvait bien vendre des maisons, après tout.

Puis vint septembre 1943. Les bombardements. La destruction. La rue de Strasbourg ravagée. La rue Beausoleil soufflée. L’agence perdue. La vie renversée.

Juliette, son mari Paul Pubill, notre mère Marguerite tout juste19 ans au mois d'Août, et le petit Philippe, 2 ans furent évacués vers la rive sud de la Loire, au château de La Varenne. Un refuge. Un domaine. Un lieu où les familles se serraient, où les dépendances devenaient des abris, où les destins se croisaient comme des fils qu’on n’avait jamais pensé nouer. Parmi les réfugiés, un premier violon du théâtre Graslin, ou encore un nobliau qui aux repas en commun déposait ses deux pistolets de chaque côté de son assiette !

Et là, dans ce château devenu havre, notre mère rencontra le jeune jardinier, 18 ans Notre père : Auguste Pauvert. Un garçon de la terre, du jardin, du geste sûr. Elle, fille du spectacle, fille du port, fille des routes. Lui, fils de la terre. Ils se regardèrent. Ils s’aimèrent. Elle tomba enceinte. Ils se marièrent en 1944.

Juliette accepta. Elle protégea. Elle intégra. Elle fit ce que font les mères quand la vie leur donne enfin un peu de douceur, même avec une dose d'amertume. Mais on peut surtout supposer qu'elle vécut aussi cette idylle comme une mésalliance certaine, sa fille, avec ses mains blanches d'employée de bureau et un jeune campagnard sorti de l'école à 12 ans, sans le sou, né orphelin de père et orphelin de mère depuis peu.

Après la guerre, Juliette rouvrit une agence : Ouest Immobilier. Notre père y fut embauché. Sur mon acte de naissance, en 1948, il est déclaré comme employé de Ouest Immobilier. La famille semblait tenir. La vie semblait avoir trouvé son rythme.

Mais les histoires familiales ont parfois des virages serrés.

Un client accusa notre père Auguste Pauvert, devenu Pierrot pour sa Monette, (diminutif de Simone, qui a remplacé le premier prénom de Marguerite ! Compliqué je vous dis!) d’avoir demandé une caution pour visiter un appartement, caution non remboursée. Une pratique douteuse, mais courante après-guerre dans ces années de pénurie de logements. Notre père n’avait fait qu’obéir à sa patronne. Mais au tribunal correctionnel, la vérité n’est pas toujours ce qui compte le plus.

Un client grincheux dixit Tante Hélène, la sœur d'Auguste, porta plainte. Notre père expliqua. Juliette nia. Elle se protégea. Elle le “lâcha”.

Notre père fut condamné pour abus de confiance. Inscription au casier judiciaire. Rupture définitive avec Juliette, qui devint depuis cette période « la mère Terrien »

La famille se brisa comme une planche mal sciée.

En 1950, notre père voulut devenir gérant d’un café à Mortagne-sur-Sèvres. La préfecture consulta le casier. Refus automatique. Un homme condamné ne pouvait pas tenir un débit de boissons.

Alors intervint Hélène Pauvert, la sœur aînée de notre père. Tante Hélène pour l'éternité ! Elle paya l’avocat. Elle prit la licence à son nom. Elle devint la responsable légale. Elle protégea son frère. Elle répara ce que Juliette avait brisé. Jamais un mot de nos parents pour nous raconter cette période, seule Tante Hélène lâchait par bribes les informations que nous n'osions d'ailleurs pas demander,

Notre grand-mère, Juliette Terrien fut absente de notre enfance, maman disait la mère Terrien, et les années artistiques de danseuse dans un ballet d'une troupe pourtant réputée à l'époque, n'était mentionnées que comme une carrière de « danseuse nue ». Le stupre et la luxure quoi !

Et la vie continua. Avec ses cicatrices, ses loyautés, ses silences. Avec notre mère, fidèle. Avec notre père, debout malgré tout. Avec nous, neuf naissances en onze ans, dans cette histoire faite de ruptures et de tendresse.

Une histoire qui ressemble à la Loire : parfois calme, parfois violente, toujours en mouvement, toujours vivante. La Loire était loin, désormais c'était Mortagne et la Sèvres Nantaise, moins ample, moins majestueuse mais tout aussi tumultueuse entre ses chaos de granite. L'avenir nous le dirait.

Juliette Terrien 1898 - 1981

 


 

 

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