Histoire familiale - généalogie
Le café Pauvert n’était pas un simple café. C’était un monde. Un petit royaume posé en haut de la route de Cholet, « juste avant le passage à niveau », avec sa terrasse en ciment, ses géraniums d'un rouge triomphant,ses chaises en fer qui grinçaient, son comptoir où les verres tintaient comme des clochettes. Un lieu où les journées commençaient avant le soleil et se terminaient bien après les derniers clients.
Pour nous, c’était chez nous. Pour les étrangers, c’était un refuge, un théâtre, un confessionnal, un bureau de poste improvisé, un tribunal parfois, un cabaret souvent.
Les matins avaient une odeur : celle du café qui chauffe, du lait caillé, du pâté sur la tartine, de la serpillière fraîche, du tabac froid aussi. Papa nous réveillait d’un coup sec. C’était sa manière de dire que la journée commençait.
On descendait dans la salle encore vide, balayer la terrasse, serpiller la salle, redresser les chaises, chacun des enfants avait son rôle. Peu de paroles, juste des tâches habituelles qu'il fallait accomplir, pour aider les parents. Pour moi, c'était seulement pendant les vacances, mais Patrick d'abord et Marie-Pierre ensuite œuvraient toute l'année.
Les premiers clients arrivaient comme des personnages de roman : Minier l’épicier, toujours prêt à donner un conseil bienveillant sur l'art de passer la serpillière ; Badinette le marchand de journaux, avec le journal, qu’il ne fallait surtout pas déplier ; Pi pi lo lote, dont le surnom valait à lui seul un chapitre. En fait c'était Pilote, le journal d'Astérix, mâtin quel journal ! Après Nano-Nanette, puis L'Intrépide, maman nous avait abonnés à Pilote, depuis le numéro un.
Le café s’animait comme une scène de théâtre : les voix montaient, les verres s’entrechoquaient, les commandes fusaient, les engueulades aussi. Les brèves de comptoir avant l'heure.
Il y avait les fidèles, ceux qui avaient leur place, leur verre, leur heure, leurs surnoms, surtout leurs surnoms : « Molière » pour celui-là, qui déclarait aimer une bonne soupe plutôt que le baratin ! Notre mère avait des lettres « Je vis de bonne soupe et non de beau langage ! »Les Femmes savantes, acte II, scène 7 ! Et ce monsieur Gabard qui restait souvent dîner, devenu gabar-dine bien sûr. Plus tard, j'ai dû quelque temps déjeuner dans un petit restaurant dont j'adorais la fraise de veau -j'ai des goûts simples- mais au bout de deux ou trois semaines j'ai préféré terrine du chef ou radis-beurre, j'imaginais trop « tiens, v'là la fraise ! », ou bien « fraise de veau est pas là aujourd'hui ! »
Le père Lagardère, le chef de gare voisin, chaussé de son éternel béret, parlait fort et riait encore plus fort. Il adorait entrer dans le café en chantant selon l'humeur du jour « avec son chignon toujours bien coiffée la caissière du grand café,» de Fernandel, ou bien à l'adresse de mon père «maître Pierre qu'il fait bon chez vous », lequel laissait faire, mi-amusé mi-agacé. Les manutentionnaires de chez Jehly, qui travaillaient aux entrepôts de la gare et qui s’installaient comme s’ils prenaient possession du territoire à l'heure du casse-croûte de la matinée. Ils mangeaient sur le pouce avec ces gestes de toujours de leurs pères paysans, qui avaient disait-on toujours en poche un couteau, un mouchoir et un chapelet. Pour le chapelet je ne suis pas sûr pour ceux-là ! Il y avait aussi des habitués plus typés, un ancien combattant de 14-18 qui revivait à chaque fois les Dardanelles et nous en faisait profiter. Un grand-père à casquette qui ramassait discrètement les mégots pour récupérer quelques brins de tabac et s'en rouler une. Espiègle, ma petite sœur lui en apporta un jour une pleine boîte ! Il était ravi, pas sûr qu'il ait vu la malice.
A la débauche, les ouvriers, les commerçants, Jean Ligneau un des rares amis de papa. Les paysans du coin, les voyageurs de passage. A midi, c'était la ruée des ouvriers des usines proches de la gare, une nuée de marcheurs-marcheuses pressés ou de vélos, mais on ne boit pas un verre à midi, on verra ce soir. La sortie des usines pour les vacances d'été c'était la fête au jeu de boules du café. Œuvre de Papa, avec l'aide des enfants et des traverses de chemin de fer récupérées grâce à Adrien le chef de gare. Un rang de boules comme on disait, une tonnelle couverte de chèvrefeuille, et quelques verres de rosé, c'était un monde de bonne humeur, de blagues, de camaraderie ouvrière à nos yeux d'enfants. Au bout de quelques heures, Marie-Pierre apportait du pain et des terrines, les têtes commençaient à tourner.
Puis il y a eu1958 ! La coupe du monde en Suède qui envahissait les conversations passionnées. Les habitués se mettaient au baby-foot et c'était des cris, des rires. Des tournées en jeu. On jurait par Kopa, Fontaine ou Piantoni. Une convivialité bon enfant, là encore.
Dans le café on venait boire un coup mais pas seulement. On voyait bien des clients qui buvaient sans doute trop et trop souvent, mais des buveurs en état d'ébriété jamais, ou très rarement. Une grande affiche imposée par la loi « répression de l'ivresse publique et protection des mineurs » trônait derrière le bar de toutes façons, en petits caractères illisibles mais légale, comme le petit écriteau « licence IV »
Et puis il y avait le crédit ! J'ai vu ma mère refuser de servir un client plus d'une fois, ou mon père rappeler une ardoise à un mauvais payeur. D'autres, plus fiables avaient leur petit carnet tenu par maman avec des ribambelles de 75 alignés, le prix ? La contenance ? Un mystère pour mes yeux d'enfant. Il y avait la bouteille et il y avait la fillette pour le vin bouché et la chopine de rouge pour le vin tiré à la barrique, si bien que pour un vendéen un peu lourd « baiser une chopine ou une fillette » n'avait rien d'offensant.
Des litanies de bouteilles de liqueurs et de spécialités variées s'alignaient derrière le bar : Kirsch, Guignolet, Ambassadeur ou même Samétégal ,mais le plus fréquent à l'Hôtel de la gare -le nom du café Pauvert- c'était le rouge courant et le vin bouché pour fêter un événement quelconque. Gare s'il était « bouchonné » ! «Ah Pierrot, j'ai un nez pour le bouchonné ! » plastronnait Adrien le chef de gare. Je n'ai jamais vu mon père écraser le nez d'un client, mais en avoir envie, si ! Il n'était pas violent avec la clientèle, juste une fois ou deux, pris de colère envers un comportement choquant, il empoignait l'intrus et le poussait dehors énergiquement. Ainsi il se retrouva un jour avec le fond de pantalon du client, déchiré, dans les mains ! Il revenait ensuite à la cuisine, le coup de sang passé, blanc comme un linge disait maman, fière de son costaud de mari malgré tout !
Il y avait aussi les pièges, le galopin : demi-demi, le panaché, plus connu, la feuille morte, le tango, le fond de culotte ou immortel Suze-cassis. (s'use qu'assis, non non de rien je vous en prie). Il fallait rire avec le client, et ne pas prendre ombrage des blagues lourdes Qu'est-ce que c'est, pour prendre la commande, c'est rien ça va se passer! J'ai gardé de ces années là un grand respect pour le garçon ou la serveuse, mais va savoir, peut-être sont-ils agacés par mon téléphone à côté de mon assiette. Être une jeune serveuse au café n'était pas de tout repos, je sais que petite ma sœur a dû supporter les histoires ou blagues bien lourdes de certains clients peu délicats « bah ! Elle a l'habitude », Non Mimile, jamais ! garde tes blagues pour ta station service ! Mais Il fallait serrer les dents.
Chacun avait son histoire, ses secrets, ses drames, ses petites gloires. Et le café les absorbait tous, comme un grand ventre chaud. Ce n'était pas la Tour d'Argent, mais encore moins l’Assommoir. Le Tord-boyau nous faisait rire, le patron s'appelle Pierrot chantions nous.
Les étés étaient une folie. Le soleil cognait sur la terrasse, les vacanciers arrivaient par vagues, les couverts s’alignaient sur l’ardoise Pepsi Cola comme des soldats en rang. Parfois plus de cent repas dans la journée. La présence de Patrick, le grand frère, sa complicité avec notre père sécurisait toute l'équipe. Plus fébriles quand Patrick partit à l’armée, sans chef de brigade, juste nous, les enfants Pauvert, à courir partout, à porter, à servir, à essuyer, à sourire. Le matin, parfois sur la table de la cuisine une montagne de haricots verts à équeuter, ou de moules à nettoyer. Certains menus tenaient tout un été, casserons à l'armoricaine, ou la renommée terrine du chef dont mon père était assez fier.
Là encore chacun avait son rôle, Patrick et Marie-Pierre étaient des serveurs nés, l'art et la manière, sans école hôtelière, tandis qu'on me cantonnait à la plonge ou d'autres tâches moins exposées. Pourquoi ? J'étais timide, mal à l'aise avec les clients, je ne me plaignais pas de ce traitement de faveur. Après tout, notre père était dans le même cas !
Goguenard, il nous disait en septembre : « Quelles belles vacances vous avez eues ! » Humour maison.
Les débuts avaient été très durs dans les années cinquante, puis le tourisme se développant après la guerre, et la bonne idée vers 1954, d'avoir droit au panonceau Les Routiers : cuisine familiale et peu onéreuse, et les affaires commencèrent à nourrir la grande famille.
Les hivers étaient une autre histoire. Le froid s’infiltrait partout, dans les murs, dans les doigts, dans les respirations. Le café devenait un refuge contre la bise. On se serrait autour du poêle imaginaire, on buvait un vin chaud, un Viandox, on parlait bas. J'entends toujours venant de la cuisine, le battement de la fourchette contre le bol, bien en cadence, maman préparait une omelette pour un dîneur de dernière minute.
Le café comme personnage
Le café Pauvert n’était pas un décor. C’était un personnage. Un être vivant, avec ses humeurs, ses saisons, ses joies, ses drames. Il avait une voix — celle des clients. Une odeur — celle du café, du vin blanc, du tabac. Un cœur — celui de mes parents. Et une mémoire — la nôtre.
Quand je pense à mon enfance, je pense au café. À ses bruits, à ses lumières, à ses colères, à ses rires. À la vie qui y passait, entière, brute, sans filtre. Aux débuts modestes du commerce avant le succès et l’affluence. Au courage de nos parents pour faire face et réussir. Aux inquiétudes constantes de notre père, à l'insouciance apparente de notre mère.
Le café Pauvert, c’était notre roman. Et nous en étions les personnages.