Overblog Tous les blogs Top blogs Famille & Enfants
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Histoire familiale - généalogie

Le château de ma mère : un été 43

2. Le château de ma mère : un été 43

 

Les bombardements des 16 et 23 septembre 1943 avaient arraché Nantes à son quotidien. La ville, jusque là tenue par une routine de guerre presque familière, avait vacillé sous les explosions. Les quais s’étaient effondrés, les entrepôts éventrés, les nuits déchirées par les sirènes et les lueurs rouges. Après ces attaques, un exode silencieux avait commencé : des familles entières, valises maigres et enfants serrés contre elles, prenaient la route vers Thouaré, Vertou, La Chapelle sur Erdre, Champtoceaux… et La Varenne. Un avis à la population avait été lancé, comme une injonction à disparaître avant la prochaine vague de feu.

La Varenne, automne 1943

« Marguerite, ton piano ! Et ta dactylo ! Tu ne crois quand même pas qu’on est en vacances ici. J’ai du courrier à te dicter pour l’agence. Va chercher la machine et du papier à lettre. »

La voix de Juliette Terrien claquait comme une porte qu’on referme trop vite. Simone — Marguerite pour sa mère, Simone pour elle même — sentit une pointe d’agacement lui traverser la poitrine.

Tu sais bien que je préfère Simone…Oui, eh bien Simone ou Marguerite, tu ferais mieux de t’occuper de ton petit frère Philippe, au lieu d’aller traîner dans le bourg.

Philippe. Le petit Philippe, presque cinq ans, les yeux sombres de Paul Pubil, son papa. Ah, Paul… Le premier trouble, le premier émoi, le premier homme qui avait fait battre son cœur d’adolescente.

La mère, la fille, et le beau Paul

La famille était un enchevêtrement de sentiments contrariés. À quinze ans, la jeune Marguerite Simone avait eu un coup de foudre pour ce grand jeune homme de dix ans son ainé. Il avait ce charme tranquille, cette manière de sourire sans appuyer, qui donnait à Simone l’impression d’être vue. La mère Terrien avait mis fin à l’idylle d’un geste sec, puis — sans scrupule — avait épousé le jeune homme. Seize ans de moins qu’elle. Simone n’avait jamais vraiment pardonné.

Philippe était né en 1941, à Sorède, Pyrénées orientales, en pleine guerre. Un demi frère, un rappel, une blessure douce. Simone ronchonnait quand il fallait s’en occuper, mais en vérité elle l’adorait. Elle l’emmenait partout, comme un petit frère, comme un fils, comme un secret.

Elle rêvait d’un avenir où elle aurait plein d’enfants. Plus tard, quand la guerre serait finie. Quand elle serait libre. Quand elle n’aurait plus à obéir à la mère Terrien.

Le château comme refuge

Le château de La Varenne avait tout d’un décor de roman. Une grande bâtisse un peu froide, des murs épais qui retenaient l’humidité, des pièces immenses où l’on entendait son propre souffle. Mais pour Simone, c’était un refuge. Un lieu où l’on mangeait mieux qu’à Nantes avec le rationnement. Au château les nuits étaient noires et silencieuses, et la Loire coulait comme une promesse.

Elle se souvenait des escadrilles américaines, ou des anglaises reconnaissables à leurs alignements impeccables. Les balles traçantes dans la nuit, la DCA allemande. Tout cela aurait été beau, presque chorégraphié, si ce n’avait été la guerre.

La Varenne était accrochée aux coteaux de la Loire, entourée de vignes. Une vie de château, sans le luxe. La ville lui manquait : la rue Crébillon, la place Royale, Decré, les Galeries. Les sorties, les magasins avec sa mère et leur amie Toto. Mais ici, au moins, on vivait. 

La bicyclette, la Loire, la liberté

Simone enfourcha sa bicyclette. Elle ajusta le nœud dans ses longs cheveux ondulés, inspira l’air frais du coteau, et partit en chantonnant Couchés dans les foins. La chanson lui donnait du courage, comme si elle ouvrait un passage secret vers un monde où la guerre n’existait pas.

Elle descendit le coteau jusqu’aux Grenettes. La Loire apparaissait, large, lente, majestueuse. Un fleuve qui ne se pressait jamais, même quand les hommes s’entêtaient à détruire le monde.

Elle croisa le facteur, Georges Delanoé, qui remontait de sa tournée quotidienne, son vélo à la main. Il avait ce sourire facile, un peu trop facile. Un charmeur, oui. Marié, bien sûr. Les hommes… toujours les hommes. Des décennies plus tard, alors qu'il répondra désormais au doux sobriquet de Biquette,  il confiera lors d'un repas de famille « Mais elle était mignonne Monette, quand je la voyais dans les vignes avec son petit nœud dans les cheveux » et mon père, pris d'une jalousie rétrospective de lui rétorquer "Mais arrête,Tu m'énerves! " avant de rire dans sa barbe.

Simone passa son chemin, le cœur léger, les jambes libres, la Loire devant elle comme une échappée belle. 

.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
Très bien juste quelques erreurs mais rien de perturbant
Répondre
P
Mais c'est génial, j'adore !!! Encore !!!!
Répondre