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Scène finale
INT. CHAMBRE — FIN D’APRÈS MIDI
Une lumière sale, presque jaune, dégouline de l'ampoule tremblotante qui a perdu son abat-jour. Juliette est debout, les bras croisés, le visage dur. Signe qui ne trompe pas, son nez frémit, ses narines sont dilatées, elle respire comme si elle manquait d'air. Le berceau est là, dans l’ombre, comme un reproche muet. Mais Juliette n'a aucune envie de câliner. Elle voudrait hurler.
André entre, essoufflé, encore poudré de scène. Il n'a pas pris le temps de passer dans sa loge pour se changer et se démaquiller.
JULIETTE Tu viens de chez elle, n’est ce pas ? Ne mens pas, André. Je sens son parfum avant même que tu ouvres la bouche.
ANDRÉ Juliette, écoute moi…
JULIETTE Non ! Je t’ai assez écouté ! Des semaines à t’attendre, à t’excuser, à croire que la troupe te retenait. Mais ce n’est pas la troupe, c’est Turcy ! La grande Andrée Turcy, la reine du Casino Théâtre ! Tu lui appartiens, maintenant !
ANDRÉ Tu dis n’importe quoi. C'est la directrice, rien de plus.
JULIETTE Rien de plus ? Tu crois que je ne vois pas comment tu te tiens quand elle te parle ? Comment tu ris ? Comment tu la suis comme un chien savant ? Tu me trompes, André. Et le pire, c’est que tu crois que ton talent excuse tout.
ANDRÉ Je n’ai jamais voulu te faire de mal. Tu sais bien que je t’aime, que j’ai reconnu notre enfant…même si tu le sais je ne voulais pas être père, pas déjà !...
JULIETTE Reconnu ! Tu crois qu’un nom sur un papier efface la honte ? Tu crois que ça remplace une présence ? Pendant que tu fais le joli cœur sur scène, moi je berce ta fille dans une chambre qui sent la poussière et le lait tourné !
Elle s’approche, presque menaçante.
JULIETTE Tu m'avais pourtant promis tellement de choses. Tu veux être libre ? Eh bien, sois le ! Va rire avec Turcy, va jouer les élégants, va te perdre dans ses bras ! Mais ne reviens pas ici avec tes excuses de mauvais comédien.
ANDRÉ Juliette, tu ne comprends pas… Turcy m'a proposé de créer avec elle une troupe pour les tournées, et elle veut que je codirige ! Je ne peux pas vivre enfermé. Je suis né pour la scène, pour le public…Ça je te l'ai toujours dit ...
JULIETTE Et moi ? Je suis née pour quoi ? Pour t’applaudir ? Pour t’attendre ? Pour disparaître ?Vivre dans ton ombre ?
Un silence. Juliette tremble, mais ne pleure pas. Elle voudrait le frapper.
JULIETTE Tu m’as volé ma danse, André. Tu m'as volé ma vie, ma jeunesse. Et maintenant,toi tu as le beau rôle, tu vas vivre à l'abri avec Turcy, moi je n'ai plus rien, juste une enfant sur les bras.
Elle saisit la valise, la tire vers la porte. Le berceau vacille légèrement. Garnier fait un geste pour l'aider, elle le repousse.
ANDRÉ Juliette !
JULIETTE Ne dis rien. Les mots, c’est ton métier, mais là, personne ne t'a écrit ton texte, tu es mauvais, à sec, ton cœur est sec.
Elle sort et claque violemment la porte. Un bruit sec, définitif.
André reste seul. Il regarde le berceau vide. Puis il s’assoit sur le lit, défait son nœud papillon, et sourit — un sourire triste, mais soulagé.
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RIDEAU
C'est vrai, qui peut croire que la femme de caractère qu'était Juliette Terrien pouvait se laisser abandonner par Garnier, surtout en plein succès pour lui, sans se révolter ? Finie la danse, finie la vie de troupe qu'elle aimait, terminée la scène et les applaudissements chaque soir, l'ivresse du succès public partagé avec tous ses partenaires. A lui la gloriole, les sourires, les embrassades, les premiers rôles avec Turcy, les filles de la troupe à ses pieds. A elle le retour au pays de Nantes, les biberons, les couches, les responsabilités de mère, et les reproches des parents qui n'allaient pas tuer le veau gras !
1924. La vie continue avec un ciel bleu pour Garnier, comme il l'avait laissé entendre à Juliette, une troupe est fondée avec Turcy, qui s'appellera « les tournées Turcy-Garnier » et cette troupe va sillonner la France et l'Afrique du Nord pendant plus de 20 ans, avec un succès qui ne se démentira jamais. Le siège de la troupe est à Marseille, 150 Boulevard Perrier en 1927.
Un jour de 1925, devant le Théâtre municipal, Garnier croise un homme et le dévisage.
Vous ne seriez pas le fils Sardou ? » Fernand Sardou opine.« J'ai entendu dire beaucoup de bien de vous. Je me présente :André Garnier, directeur des tournées d’Andrée Turcy. Pour ne rien vous cacher, je suis le compagnon de Mme Turcy. Je cherche pour notre tournée un jeune premier fantaisiste...” Le duo Sardou-Garnier est né. Deux charmeurs, deux fantaisistes.
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Quand on est jeune,
on est insou-ci-ant
quand on est jeu-eu-ne
On prend la vie
comme elle vient en riant
Quand on est jeune,
pas de soucis, de cassements de tête
c'est inutile, c'est bête
et l'on n'a rien
que des espoirs charmants
quand on est jeu-eu-ne !
(Insouciance, paroles A.Garnier)
Même Jacky Sardou, la future mère de Michel Sardou, est sous le charme « Il était très élégant. Ils faisaient un beau couple tous les deux, lui et Turcy. Dommage, on s’est perdus de vue ! » La famille Sardou entière a pourtant été hébergée par Turcy au temps des années fastes. Sardou-Garnier mettront aussi « couchés dans le foin » de Mireille, à leur répertoire.
Mais la vie de saltimbanque n'est pas de tout repos. En 1929, le 22 Février, deux véhicules de la tournée ont un accident grave sur la route de Perpignan. On dit d'abord que Turcy et Danam, le comique de la troupe, sont morts dans le choc. La presse corrige vite mais il y a deux morts tout de même. Turcy entraîne tout son monde et la tournée continue. Le mois de Mars vers Tunis, puis Alger, Constantine, Oran et le Maroc.
l'Echo d'Alger du 4 Avril 1933 raconte leur passage au Casino-music hall rue d'Isly, pour l'opérette « En plein midi » avec Garnier, « le fin diseur » en duo avec Sardou « couché dans le foin ». Garnier y est décrit comme « excellent jeune premier ».La même année encore à Alger, rue d'Isly, c'est Pauline de Vincent Scotto, avec le même succès.
Le 15 Janvier 1934, à Toulon, Turcy et Garnier officialisent leur union et se marient à Toulon.
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Toujours en 1934, Turcy fait sa rentrée à l’Européen de Paris, 5 rue Biot, à deux pas de la place Clichy, dans la revue en « Plein midi » de Marc Cab et Georges Barthelemy. Elle est accompagnée pour la première fois dans la Capitale par sa troupe habituelle d’artistes : Danam, Garnier et les danseuses de cancan Malatzoff, pauvre Juliette Terrien, si loin , dix ans déjà !
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1937 est très riche en événements car c’est le triomphe de l’opérette « Rose de Marseille » avec toute la troupe et dans la mise en scène d’André Garnier à l'Alcazar. Garnier est donc désormais metteur en scène. La même année, Turcy et Garnier prennent la direction du prestigieux casino d'Alger, rue d'Isly.
La presse Algéroise ne tarit pas d'éloges « 1937 la coquette salle de la rue d'Isly, si fréquentée du public algérois, va de nouveau rouvrir ses portes pour le plus grand plaisir de ses nombreux habitués, et cela grâce à l‘arrivée de la grande vedette Andrée Turcy, si aimée non seulement en France mais dans toute l'Afrique du Nord et de son non moins sympathique compère, le fantaisiste André Garnier, qui deviennent les directeurs de notre grand music-hall. »
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Beaucoup de succès, beaucoup de bonheur, ce sont « les années fastes » dont parlera André Garnier. Turcy a quasiment adopté son neveu Léon-Paul, qui nous confiera quand même que la vie des deux stars n'était pas un long fleuve tranquille. Garnier, notre grand-père, bel homme et conscient de l'être se montre de plus en plus soucieux de son apparence de gravure de mode ! Il court le jupon et Turcy bien que patiente en est mortifiée, et humiliée. Elle le met plusieurs fois à la porte, et lui, de revenir tout penaud. Excédée, Turcy, au cours d'une des escapades du mari volage, se soulage en bradant toute sa garde-robe, fort abondante et luxueuse . Juliette Terrien, notre grand-mère, était plus que vengée.
Mais le 25 novembre 1938, c'est le drame affreux qui vient quasiment mettre fin aux heures fastes de la troupe. La tournée Turcy-Garnier venait de jouer à Bizerte et Ferryville et devait se rendre à Sfax, Sousse et Tunis. Une terrible collision avec un train, Danam au volant, meurt sur le coup, ainsi qu'un autre comédien. La tournée prend fin, ce sera la dernière.
En 1938, Garnier reçoit sa fille Monette à Hyères, d'après le témoignage du fils adoptif de Turcy. « une jeune fille charmante, réservée, et visiblement intelligente » Garnier n'a donc pas complètement coupé les ponts avec son ex-compagne et sa fille.
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1939, c'est la guerre, encore. André Rouquette-Garnier n'a pas encore 40 ans, il est donc mobilisable. Ses relations et son entregent, et peut-être le prestige de Turcy lui permettent d'être affecté sur place dans une caserne d'Alger, au 9' zouave. Turcy devient la marraine du régiment en 1940 et grand-père Rouquette obtient du galon.,
« André Garnier fut nommé sergent-chef (il avait été démobilisé en 1919 avec le grade de sergent) et Turcy devint la marraine du régiment » ( 21 février 1940 L'Écho d'Alger)
Il faut dire que l'un et l'autre se battent pour collecter des fonds au profit des soldats, galas, collectes, manifestations diverses. Témoignage amusant du fils de Turcy, Léon-Paul, « au 9eme Zouaves Régiment glorieux dont le Colonel souffrait de ne pas avoir une chanson de marche sans prétention pour concurrencer la Légion Etrangère et son fameux "boudin" .Il avait confié cette affaire à votre Grand Père qui m'a réveille un soir pour me donner la primeur de son projet. Le voici sans commentaire.:
"En avant les zouaves, toujours les premiers-
Chacals en Afrique et tigres à Verdun-
ça vous coupe la chique,
ça n'est pas commun".
Si cela se trouve c'est toujours le chant de marche du Régiment et une trace modeste et authentique des œuvres de votre Grand Père ! » Pas de confirmation … malgré nos recherches.
Après la guerre, Turcy-Garnier assurent la direction du casino d'Alger et se sentent chez eux en Algérie, continuant spectacles et tournées, avec quelques passages à l'Alcazar de Marseille. Mais en 1962, l'histoire les rattrape et c'est le retour définitif en France. Turcy tiendra quelque temps un hôtel à la Seyne-sur-mer et grand-père Rouquette résidera à Bandol, où sa petite-fille Marie-Pierre lui rendra visite, avec Jacques son mari. Ensuite c'est Marseille où Alain et Christine viendront le voir. C'est la fin des années fastes, la chute est rude. Turcy donne encore quelques soirées amicales mais semblent un peu « perdre la tête »elle s'éteint en 1974, dans la misère ou presque. Grand-père Rouquette est présent à sa sépulture.
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Puis vers 1978, il est accueilli par sa fille, à Mortagne-sur-sèvres. « Le Bon Dieu fait bien les choses » déclare-t-il maladroitement à Monette, devenue veuve l'année précédente. Quelques années et disputes plus tard – on n'efface pas si facilement une vie de séparation- André Rouquette est admis à la maison de retraite où il finira « très seul » d'après l'aumônier … « Ah vous revoilà mon Père ! Maintenant vous savez, alors faites comme nous, ne jugez pas. Tenez, pour vos bonnes œuvres. »
* remerciements à JC Borne
https://youtu.be/H9pHeWiPwq4