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Histoire familiale - généalogie

12. André GARNIER, la vie d'artiste.

André ROUQUETTE : La vie d'artiste

1982. Journée grise de fin décembre à Mortagne, la smala, encore au complet, est rassemblée dans la petite chapelle de ce qu'on appelait l'hôpital, une sorte de maison de retraite avant l'heure. Nous sommes tous un peu tristes mais pas vraiment, soyons francs. Nous enterrons notre grand-père, André Rouquette, qui venait de passer les 83 ans. Peu de monde, les frères et sœurs, quelques uns de ses arrière petits enfants et deux ou trois vieillards de l'hospice. De mémoire, je crois que Tante Hélène et Biquette ne sont pas présents. Notre mère est décédée au mois de mai précédent.

 

C'est la vie, mais je garde un souvenir douloureux de cet événement. L'aumônier, qui officiait ce jour là crut bon de préciser que Monsieur Rouquette avait été « très seul sur la fin de sa vie » ! Nous avions pourtant fait des efforts pour être à ses côtés autant que possible, visites, petits cadeaux, et longs moments de conversations. Chacun selon ses moyens et disponibilités. Mais que ce « petit saint besogneux » se sente obligé de nous faire des reproches, me met encore en colère. Mais que savait-il de sa vie, de la nôtre ? Où était-il ce grand-père qui dormait dans la soie et vivait sur un grand pied pendant que sa fille avec sa nombreuse progéniture tirait le diable par la queue ? Hein ? Dites-nous monsieur l'abbé ! On ne juge pas un défunt, mais respectez notre deuil et nos souvenirs. « Nous avons connu de très nombreuses années fastes », (A. Rouquette, le Provençal, 4 Mai1974). Alors je vais vous raconter, mon Père !

 

 

1899. Changement de décor, mais la même grisaille de décembre. Héloïse Roux, la femme de notre écrivain Jules Rouquette, et mère de Julie, est inquiète. Il est presque 15 heures et elle est aux côtés de Julie dans cet appartement du 2, rue Montenotte. Le bébé ne va plus tarder, mais Héloïse est inquiète. Le père de l'enfant n'est pas là, Julie devra encore élever cet enfant seule. Comme cinq ans plus tôt pour cette petite Jeanne-Marguerite. Pauvre petite, partie en trois semaines, et ses propres souvenirs de deuils se mélangent à ses craintes du jour pour sa fille. Trois deuils, trois enfants d'Héloïse perdus en bas-âge. Au moins elle espère de tout son cœur que ce bébé sera solide et … Il est 15 heures ! C'est un beau garçon.

 

Julie se décide pour André Paul. André, comme le second prénom de son papa homme de lettres, Jules André Rouquette. Et Paul ? mystère, aucun Paul dans l'ascendance, alors on peut imaginer, le père absent, qui sait.

 

Héloïse prend sa part et seconde sa fille Julie de son mieux. André est un enfant charmant, beau, si beau! Mais Julie est artiste, artiste dramatique ou chanteuse lyrique au fil des actes d'état civil, et elle ne peut pas rester rue Montenotte ni encore moins emmener ce petit bonhomme dans ses tournées. Tournées n'est sans doute pas le mot qui convient, car depuis qu'elle a fait la connaissance de Philippe Garnier, régisseur de Théâtre, elle se pose où les contrats les appellent, peut-être même là où Philippe doit travailler. Ainsi, en 1906 on les retrouve rue Saint Julien à Nancy, à deux pas du Casino, salle de spectacle. Et le recensement est formel, pas d'André Rouquette avec eux.

 

En 1908 par contre, toute la famille semble réunie rue Constantine, à Alger. André perd sa grand-mère Héloïse Roux, et c'est le compagnon de Julie qui déclare le décès. C'est sans doute le premier contact d'André Rouquette avec l'Algérie, il a à peine 10 ans.

 

Nous le retrouvons rue des Écoles à Limoges, en 1915 d'abord pour le mariage de sa mère Julie avec Philippe Garnier et aussi en 1916 quand sa mère le « reconnaît » officiellement. La guerre bouscule les familles et André Rouquette est appelé avec la classe 1919 en Avril 1918  dès ses 19 ans. Deuxième classe, douzième bataillon de chasseurs. Nommé caporal puis sergent en 1919, renvoyé dans ses foyers en 1921, indemne et avec un certificat de bonne conduite. Son livret militaire est riche d'enseignements. L'armée garde ses réservistes à l’œil.

Je m'étais laissé dire que notre grand-père avait été presque planqué, mais en fait il a bien été mobilisé, même si la guerre a été moins destructrice pour lui que pour notre grand-père paternel.

 

L'armée nous apprend ainsi qu'André Rouquette se trouve à Nice, 10, rue Meyerber dès 1918 et aussi en 1921, ce qui est en fait la résidence de sa mère et de son beau-père, l'un et l'autre travaillant à la Jetée-Promenade, prestigieux théâtre niçois.

 

Arrive ensuite 1922, André Rouquette est maintenant Garnier , nom de scène qu'il choisit bien sûr en hommage à son beau-père, à moins que ce pseudonyme soit tout simplement plus porteur que Rouquette dans le métier ? Toujours est-il que c'est la période où Garnier notre grand-père va rencontrer Andrée Turcy, déjà célèbre dans les music-halls parisiens ou marseillais, et dans beaucoup de salles de province comme le casino-théâtre de Lyon.

Les témoignages ne manquent pas qui décrivent l'amour coup de foudre très romantique entre les deux artistes, mais en 1922 ou 23, Garnier est déjà en couple, 10 rue Bellecordière à Lyon, avec Juliette Terrien.

La rue Bellecordière est voisine du casino-théâtre de Lyon, car André et Juliette, font partie de la troupe montée par Andrée Turcy. Garnier comme fantaisiste et acteur, réputé « élégant et fin diseur » et Juliette (notre grand-mère maternelle, pour ceux qui ne suivent pas bien) est danseuse. Notre mère, moqueuse, nous a toute notre enfance parlé de sa propre mère comme d'une « danseuse nue  », en fait elle était une danseuse respectable et même artiste dramatique d'après l'acte de naissance de Marguerite Simone Rouquette, qui deviendra épouse Pauvert. Notre maman,

 

Le 3 Août 1924, Juliette met donc au monde un beau bébé de sexe féminin, que Garnier a reconnu déjà depuis le mois de Juin. Lui, né de père inconnu, a choisi de reconnaître son enfant. Pourtant le bonheur de cette naissance a dû être très éphémère. Juliette ne dansait sans doute plus depuis des mois, et la maternité s'accommode mal de la vie d'artiste. Alors ? Juliette a-t-elle tiré sa révérence ? André a-t-il rompu ? Sans oublier la rayonnante Andrée Turcy !

 

La rupture — Lyon, été 1924

Acte 2 scène 3

INT. CHAMBRE MEUBLÉE, RUE BELLECORDIÈRE — FIN D’APRÈS MIDI

Une chaleur lourde entre par la fenêtre ouverte. On entend au loin les répétitions du Casino Théâtre : un piano, des voix, des rires. Juliette est assise sur le lit, une valise ouverte à ses pieds. Marguerite, deux mois, dort dans un couffin improvisé.

André Garnier entre. Il a encore le maquillage du fantaisiste, mal essuyé. Il referme la porte doucement, comme s’il entrait dans une chambre d’hôpital.

ANDRÉ Tu fais ta valise ?

JULIETTE Je ne danse plus, André. Je ne danse plus depuis des mois. Et toi… toi tu danses encore.

Elle ne le dit pas avec reproche. Elle le dit comme une évidence physique, comme on dirait : la pluie tombe.

ANDRÉ Je t’ai reconnue, Juliette. Je l’ai reconnue, elle. Je n’ai jamais eu de père. Je ne voulais pas… Je ne voulais pas qu’elle vive ça.

Il s’approche du couffin. Il effleure la joue du bébé. Il est ému, mais il est ailleurs — déjà tiré vers la scène, vers Turcy, vers la troupe, vers la vie qui continue sans lui demander de choisir.

JULIETTE Je sais. C’est pour ça que je ne t’en veux pas.

Elle ferme la valise. Un geste simple, mais qui fait trembler la pièce.

ANDRÉ Tu vas où ?

JULIETTE Chez ma mère, à Nantes, peut être. Ou chez une nourrice, le temps de… Le temps de comprendre.

Elle ne ment pas. Elle ne sait pas. La maternité lui est tombée dessus comme une chute de rideau trop lourde.

ANDRÉ Et moi ? Qu’est ce que tu veux que je fasse ?

Juliette le regarde. C’est un regard qu’on ne trouve pas dans les archives : un regard de femme qui sait que l’homme en face d’elle est bon, mais incapable.

JULIETTE Tu vas jouer, André. Tu vas faire rire les gens. Tu vas suivre Turcy. Tu vas être ce que tu es. Un charmeur.

Un silence. On entend un éclat de voix dans la rue : une troupe qui répète un numéro comique.

ANDRÉ Je pourrais… Je pourrais essayer de—

JULIETTE Non. Tu ne pourrais pas. Et ce n’est pas grave.

Elle prend le couffin. Elle le soulève avec une maladresse tendre.

JULIETTE (doucement) Tu l’as reconnue. C’est déjà beaucoup plus que ce que la vie t’a donné à toi.

André baisse les yeux. Il comprend que la scène est finie, que la pièce continue sans lui.

ANDRÉ Je viendrai… Je viendrai voir comment elle grandit.

Juliette sourit. Un sourire triste, mais pas brisé.

JULIETTE Peut être. La vie décidera.

Elle passe la porte. André reste immobile, comme un acteur qui a oublié sa réplique. La rue Bellecordière avale Juliette et l’enfant. Le Casino Théâtre appelle André.

La troupe Turcy repartira bientôt. La maternité, elle, ne voyage pas.


 

Bien sûr, nos souvenirs d'enfance et nos idées reçues sur la mère Terrien nous font rejeter cette scène de rupture, alors essayons d'inverser les rôles peut-être …


 

 

Acte 3 scène 6 : La rupture — version amère

(Lyon, rue Bellecordière, été 1924)

INT. CHAMBRE MEUBLÉE — FIN D’APRÈS MIDI

La chaleur colle aux vieux murs tapissés. Marguerite dort dans un couffin, un souffle fragile dans une pièce trop petite.

Juliette, les cheveux défaits, range des vêtements dans une valise. Pas avec douceur : avec cette brusquerie de femme qui n’a plus de patience.

La porte s’ouvre. André Garnier entre, encore poudré, encore brillant de scène.

Juliette ne lève même pas les yeux.

ANDRÉ Tu pars ?

JULIETTE Tu poses la question maintenant.

Elle claque la valise. Un bruit sec, comme une gifle.

ANDRÉ Juliette… On peut parler.

JULIETTE Parler ? Tu veux parler maintenant que Turcy t’a pris sous son aile ? Maintenant que tu fais rire la salle pendant que moi je fais taire un bébé ?

André se fige. Il n’a pas prévu ça. Il n’a jamais prévu Juliette autrement que douce, loyale, un peu naïve.

ANDRÉ Turcy est la directrice de la troupe. Tu le sais.

JULIETTE Je sais surtout que tu la regardes comme si elle était la lumière et que moi je suis devenue l’ombre. Je sais que tu rentres tard. Je sais que tu mens mal.

Elle s’approche de lui. Pas pour le toucher : pour le forcer à la regarder.

JULIETTE Tu crois que je suis idiote ? Tu crois que je n’ai pas vu comment elle te parle, comment elle te touche le bras, comment tu te redresses quand elle entre ? Tu crois que je n’ai pas compris que je ne remonterai jamais sur scène ? Que je suis devenue un poids ?

André baisse les yeux. Il n’a pas de réponse. Il n’a jamais eu de réponses.

ANDRÉ Je t’ai reconnue, Juliette. J’ai reconnu l’enfant. Je n’ai pas voulu—

JULIETTE Tu n’as pas voulu faire comme ton père, oui. Tu n’as pas voulu laisser une enfant sans nom. Bravo. Mais après ? Après, qu’est ce que tu veux ? Une danseuse qui ne danse plus ? Une mère qui t’attend pendant que tu fais le joli cœur sur scène ?

Elle rit. Un rire sec, sans joie.

JULIETTE Tu sais quoi ? Je ne t’en veux même pas. Mais je t’en veux d’avoir cru que je ne verrais rien.

Elle prend le couffin. Elle le soulève avec une maladresse nerveuse.

ANDRÉ Tu vas où ?

JULIETTE Loin de la rue Bellecordière. Loin du Casino Théâtre. Loin d’Andrée Turcy. Loin de toi.

Elle s’arrête. Elle le regarde une dernière fois.

JULIETTE Tu veux la scène. Tu veux les rires. Tu veux Turcy. Très bien. Mais moi, je ne veux pas être la fille qu’on oublie dans une chambre pendant que monsieur joue les élégants.

André ouvre la bouche, mais rien ne sort. Juliette passe la porte. Elle ne se retourne pas. La rue Bellecordière avale sa silhouette. Le Casino Théâtre appelle André. La troupe continue. Juliette, elle, ne continuera pas avec eux.

*** RIDEAU ***

Cette scène, à peine fictive, nous privera de grand-père, et même de grand-mère pour d'autres raisons (voir la vie de Juliette Terrien), tandis que notre père était lui-même orphelin à 18 ans.

Et bonne année grand-mère. à suivre...

 

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